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La Métamorphose qui nous sauvera

Quand un système est incapable de traiter ses problèmes vitaux, il se dégrade, se désintègre ou alors ... il se métamorphose. Là où croît le péril croît aussi ce qui sauve. La chance suprême est inséparable du risque suprême. #innovation #durabilite #sustainability 

Découvrez la nouvelle réflexion de Monsieur Hamid Tawfiki.

« Seigneur, accordez-moi la grâce de toujours désirer plus que ce que je peux accomplir » Michael Angelo

Savez-vous que La Fontaine fêtera en ce mois de juillet son 400e anniversaire. Moi je l’ai appris récemment avec ravissement. « Dieu que les hommes sont bêtes » disait un homme à fables. Que d’images ! que de métaphores ! que de morale !

Un renard rusé et un corbeau vantard, une fourmi avare et une cigale insouciante, un chien repu mais esclave et un loup affamé mais libre, un Héron dédaigneux, une grenouille prétentieuse…

Les fables de La Fontaine nous parlent si puissamment parce qu’elles réactivent des postures existentielles inscrites en nous depuis les origines. Elles racontent tellement bien l’hominisation (le passage du primate à l'homme) et répondent à plusieurs questions : comment la parole vint à des bêtes et en fit des hommes, comment l'animalité parle encore en nous, comment tous, jeune et vieux, ancien ou moderne, vivant et pensant plus proche des bêtes que des hommes.

Ce totémisme enfoui en chacun d'entre nous explique pourquoi, tous, nous comprenons les fables de la fontaine comme si nous y étions. Il y a un savoir par le corps, qui passe par le mime, par l’imitation. Le corps et l’esprit sont une même chose vue sous deux angles différents disait Spinoza.

Je voudrais, aujourd’hui, m’attarder sur l'une des fables racine de La Fontaine : Ulysse et ses compagnons.

Pour cette fable, La Fontaine s’inspire de l'épisode de l'Odyssée dans lequel Circé transforme les compagnons d’Ulysse en pourceaux. Dans sa fable, La Fontaine adapte le texte, ce sont tous les compagnons d'Ulysse qui sont transformés, pas seulement en porcs, mais, en toutes sortes d'animaux : loups, ours, lions, animaux des fables précédentes, et imagine une autre fin : les compagnons refusent de redevenir des hommes.

Qui a chance de naître homme meurt souvent insecte sec ou pieuvre grippe-sou ; chacun crève de sa propre bête” Michel Serres

En effet, selon l'Odyssée d’Homère Ulysse envoie la moitié de ses compagnons explorer l'île. Ils arrivent à la demeure de Circé qui les reçoit bien, mais leur fait boire un breuvage qui les transforme en porcs. Elle les fait rentrer dans sa porcherie sauf un qui se méfiant d'une ruse n'avait pas bu de breuvage. Ce résistant prévient Ulysse qui part pour récupérer ses marins. En chemin, il rencontre Hermès qui lui fournit un antidote. Grâce à l'antidote, le breuvage est sans effets sur Ulysse qui parvient ensuite à séduire Circé et obtient le retour de ses compagnons à leur forme humaine.

Dans cette fable la métamorphose devient le prétexte de la réflexion. Les compagnons d’Ulysse représentent toute l’humanité esclave de ses passions en croyant être libre. Alors que l’homme est censé grandir par les qualités humaines qui doivent le distinguer des animaux, il suffit d’une enchanteresse avec son breuvage délicieux pour le faire abdiquer sa spécificité et retourner à la notion très freudienne de satisfaction des instincts.

En effet, certains pensent qu'un mécontentement profond, d'origine très lointaine, renouvelé à chacune de ses étapes, a favorisé cette condamnation qui s'est régulièrement exprimée à la faveur de certaines circonstances historiques. Ainsi, Ulysse, serait-il, nous, nos semblables, nos frères, qui ne voulons pas laisser nos petites royautés, qui relativisent nos laideurs, répétant partout et sans cesse que nous ne perpétuons notre cruauté qu’à l’imitation des autres, et que, si nous l'abandonnons, nous mourrons saignés par nos frères louveteaux... Voulons-nous bien nous métamorphoser en Brute mais jamais en Homme de bien ?

Il y a en effet deux métamorphoses inverses l’une de l’autre. Tout d’abord, il y a l’évolution de l’être humain à partir de l’animal, qu’on appelle hominisation, celle-ci constitue la métamorphose directe. Le chemin d’hominisation est particulièrement difficile. Le devenir-homme à partir de l’animal, quelle ascèse, quelle ascension ! L’animalité représente pour l’humain non pas une forme d’altérité, mais une modalité de différence. En fait, la transformation des compagnons d’Ulysse en bêtes n’est plus l’œuvre de la magie, mais du désir.

« Entre la vie et le songe il y a une troisième chose : désire-la ! » Antonio Machado

Nous savons tous que le désir est un Phoenix. Il est difficile à saisir. Il est une bête multiforme et polycéphale. Le désir est l’essence même de l’homme. Non seulement parce qu’il entretient une relation difficile et ambiguë avec les besoins et les pulsions, mais aussi parce qu’il se présente sous la forme paradoxale d’une répulsion qui attire, d’un déchirement qui comble. Parce que le fait même d’en parler donne au locuteur l’impression d’être pris à l’intérieur d’un flux incessant d’élans.

Le désir est un équilibre instable entre manque et puissance. Le désir, c’est aussi la condition de tout projet, de tout espoir, de tous les possibles. Le désir est non seulement le signe de l’imperfection au cœur de l’être humain mais il est aussi, et surtout, ce qui permet à chacun de se projeter en dehors de lui-même, de s’activer, d’aller vers la rencontre, de sortir de sa solitude et de s’acheminer là où son désir le pousse.

Le lien fait la vie. Ce que l’on donne en donnant n’est pas ce que nous possédons mais précisément ce que nous n’avons pas, ce rien qui n’est pas rien puisque nous sommes ensemble, ce vide entre nous que le désir transforme en événement, en rencontre.

À la première métamorphose des compagnons d’Ulysse s’oppose celle de l’attraction bestiale irréversible qui inverse notre errance vers l’homme, comme métamorphose de l’homme en bête. Autrement dit, nous ne cessons d’avancer vers l’homme, douloureusement, et de rechuter, soudain et de volonté gaie, vers la bête disait Michel Serres qui y voit une dynamique révélatrice du devenir-homme.

Par ailleurs, nous savons aussi quand un système est incapable de traiter ses problèmes vitaux, il se dégrade, se désintègre ou alors il se métamorphose. Nous en voyons d'innombrables exemples dans le règne animal. La chenille qui s'enferme dans une chrysalide commence alors un processus à la fois d'autodestruction et d'auto-reconstruction, selon une organisation et une forme de papillon, autre que la chenille, tout en demeurant le même. En somme, l'idée de métamorphose garde la radicalité transformatrice, mais la lie à la conservation.

« Là où croît le péril croît aussi ce qui sauve. La chance suprême est inséparable du risque suprême. »

La naissance de la vie peut être conçue comme la métamorphose d'une organisation physico-chimique, qui, arrivée à un point de saturation, a produit des qualités nouvelles. Tout commence, toujours, par une innovation, un nouveau message déviant, marginal, modeste, souvent invisible.

Innover, Inventer. Inventer, c’est nécessairement être un optimiste, tourné vers l’avenir. A savoir, avancer à rebours dans un monde trop souvent rongé par le doute, rattrapée par ses démons du passéisme. Il existe en tout être humain, des vertus régénératrices, génératrices et créatrices.

La vie n’est jamais linéaire, mais toujours sinueuse. Ce qui nous oblige constamment à bifurquer. Autrement dit, déranger l’ordre établi, sortir des clous, se renouveler, se remettre en cause, se réinventer. Renaître, chaque jour. Comme solution de survie. Pour, in fine, donner du sens à cette courte parenthèse entre la naissance et la mort qui s’appelle la vie.

Certes l'espérance vraie en un monde meilleur n'est pas une certitude, mais la métamorphose qui nous sauvera sera effectivement une nouvelle origine. Car l’origine est devant nous, disait Heidegger.

“Si vous stoppez la continuité de votre métamorphose, viendra un jour où vous serez perdu"

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